Un passé recousu

 

Claire a enregistré le récit de sa vie avec Mémorable. Elle a accepté de partager son histoire sur notre blog.

Claire Pallas est maîtresse de conférences en espagnol à la Sorbonne Nouvelle à Paris. Fille de réfugiés politiques espagnols, elle est née à Alger en 1958, et a grandi à Aix-en-Provence avec ses deux parents, sa petite sœur et son petit frère. 

Claire est depuis l’enfance une fine observatrice du monde qui l’entoure. Elle a passé beaucoup de temps à faire des recherches sur son histoire familiale. C’est ce qui fait d’elle aujourd’hui en quelque sorte la porte-parole de sa famille.

“Ma tante est celle qui connaît le mieux notre histoire. C’est elle qui me racontait les histoires de mes arrières grands-parents lorsque j’étais petite. Je l’ai toujours entendue nous en parler, avec justesse et émotion. Je me suis dit : il faut que l’on puisse garder ces souvenirs. Je veux que mes enfants et mes petits-enfants puissent l’écouter, c’est tellement important” nous raconte Inès sa nièce, qui a décidé de lui offrir un enregistrement Mémorable.

Été 2021. 

Claire reçoit un mail qui retient particulièrement son attention : l’association Asociación de familias de represaliados del franquismo del Cementerio de Alicante l’informe qu’ils recherchent les familles de plusieurs fusillés, dont Joaquin Felix, son grand-père. Cette association rassemble des familles de fusillés, ayant en commun d’être enterrés dans la même fosse commune à Alicante. 

Claire a un seul but : donner à son grand-père la sépulture qu’il n’a jamais eu, lui qui avait été jeté dans une fosse commune lorsqu’il a été fusillé par l’armée franquiste en 1937.

85 ans, c’est le temps qu’il aura fallu à Claire et sa famille pour connaître l’endroit où était enterré son grand-père, grâce au travail des bénévoles de l’association. 

Claire mène depuis un combat sans relâche pour rendre hommage à son grand-père et à tous les autres civils espagnols tués pendant la guerre. 

Claire ne veut pas que l’histoire de sa famille soit enterrée comme a été enterré son grand-père. Raconter et transmettre aux générations d’après est son souhait le plus précieux.

C’est le début de la guerre en Espagne. Le grand-père de Claire, Joaquin Felix, s’oppose fermement au gouvernement franquiste. Anarchiste, révolutionnaire, il s’est battu toute sa courte vie face au fascisme. C’est en 1940 qu’il est lâchement fusillé par les franquistes, laissant derrière lui sa femme, Vicenta, et sa petite fille de 5 ans, Acacia. 

En 1948 Vicenta et sa fille fuient l’Espagne, accompagnées de ses 4 sœurs, laissant tout derrière elles. C’est à Paris qu’elles referont chacune leur vie. 

À l’aube des 14 ans d’Acacia, elle et sa mère partent vivre à Alger. C’est là-bas qu’Accacia rencontrera Luis, avec qui elle se mariera et aura trois enfants, Claire, Elisabeth et Frédéric. 

En 1960, c’est le début de la guerre en Algérie. Traumatisés par la guerre civile espagnole, qu’ils ont subi pendant leur enfance, Acacia et Luis décident de fuir l’Algérie. C’est à Aix-en-Provence, en France, qu’ils bâtiront leur nouvelle vie. 

Claire grandit dans une famille de réfugiés espagnols, en France, et reçoit une éducation franco-espagnole. À l’école, elle apprend le français, et parle espagnol à la maison avec ses parents. Consciente d’une certaine différence sociale et culturelle, Claire rit et joue aujourd’hui de cette différence qu’elle ressentait pendant son enfance. Elle ressasse de nombreuses anecdotes ou situations cocasses, où sa mère se moquait ouvertement des gens devant qui elle se trouvait, en espagnol bien-sûr, afin qu’on ne la comprenne pas. 

À l’âge de 18 ans, Claire décide de poursuivre ses études à Madrid. C’est le début de son émancipation, elle devient une femme libre et indépendante, et prend goût à la politique. Elle y rencontrera ses amis les plus fidèles, avec qui elle tissera des liens qui ne se briseront jamais. 

Très vite rappelée par ses parents, c’est finalement à Paris qu’elle finira ses études et obtiendra son diplôme. Impossible de trahir l’inconscient familial et de faire sa vie en Espagne, là où ses parents avaient été interdits d’y vivre, à cause de la guerre. 

Elle entame alors sa carrière d’enseignante à Lille, jusqu’à soutenir sa thèse en 1997, afin de pouvoir exercer en tant que professeure à l’Université à Paris.

Depuis toujours, ce qui intéresse Claire, ce sont les transmissions générationnelles. Consciente que sa famille et ses ancêtres ont vécu les horreurs de la guerre, elle dépeint pourtant un portrait familial gai et joyeux, avec beaucoup d’ironie. Ce qui compte le plus pour Claire aujourd’hui, c’est de transmettre. Elle veut que le récit de sa famille soit entendu par et pour ses enfants, ses nièces, et ses futurs petits enfants. “Le travail de la mémoire passe par la parole. Je ne voudrais pour rien au monde que l’histoire de ma famille tombe dans le silence. C’est merveilleux pour moi d’avoir pu raconter cette histoire, pour que les générations d’après l’écoute, et se souviennent.” témoigne Claire. 

Grâce à Mémorable, ses enfants, ses neveux et nièces, ses futurs petits-enfants, ou même ses frères et sœurs gardent et garderont pour toujours une trace de l’histoire des liens de sang qui les unissent.

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